La chronique de Pierre Ganz : De quoi fake news est-il le nom ?

publié le 17 septembre 2018

image La chronique de Pierre Ganz : De quoi fake news est-il le nom (...)

Cela fera bientôt deux ans que l’expression est renvoyée aux journalistes et aux médias avec ironie et mépris. Fake news est apparu dans les derniers mois de la campagne qui a conduit Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Un peu partout, politiciens, polémistes, citoyens se sont emparé de la formule comme ultime argument pour dénigrer l’information.

Tâchons d’y voir clair. L’expression est comprise à tort comme signifiant "information erronée". Mais en anglais, plusieurs mots sont utilisés pour dire ce qui est faux. Wrong ou false indiquent l’erreur, l’inexactitude. Fake est plus fort et implique forcément une volonté de tromper, de maquiller, de truquer, indique le Longman Dictionary. "Fausse information" ne rend donc pas le sens exact de fake news. Notre ami Loïc Hervouet a proposé de sortir de l’oubli le mot français "controuvé" que le Larousse définit en effet par "inventé de toutes pièces, mensonger". Mais parler de "nouvelles controuvées" risque de désorienter plus d’un francophone du XXIe siècle. Aussi la meilleure traduction de fake news est "nouvelles falsifiées". Cela indique bien la volonté de tromper.

Ce détour par les dictionnaires permet de préciser les choses. Un journaliste peut faire des erreurs, faute de temps, de moyens, de rigueur. Il peut lui arriver de publier des informations fausses ou erronées. Erreurs regrettables, déontologiquement blâmables, mais non intentionnelles. Un professionnel les traque, les reconnait, et s’impose de les rectifier. Mais il ne publiera jamais de ces informations falsifiées qui retiennent tant l’attention des contempteurs des médias. Ces campagnes ne concernent donc pas les journalistes dignes de ce nom.

Parler de fake news est une diversion

Brandir l’expression fake news sert d’abord à détourner l’attention, à discréditer son interlocuteur. Donald Trump en a fait la démonstration avant même sa prestation de serment. En janvier 2017, alors président élu, il refusait de répondre à un journaliste de CNN en lui assénant "You are fake news". L’expression devient injure et le débat s’arrête.

Plus généralement, elle sert à rassembler un public contre un adversaire, ici la presse qui démonte les erreurs des uns, raconte les turpitudes des autres, préfère décortiquer et expliquer la complexité du monde plutôt que de le réduire à des slogans simplistes. Toutes démarches insupportables pour les démagogues.

Parler d’informations falsifiées tient trop souvent aujourd’hui de discours sur la liberté d’expression. Or les menaces qui pèsent sur celle ci, et sur la liberté de la presse et des journalistes, sont davantage la concentration des médias, le rôle dans la diffusion de l’information des réseaux sociaux et de leurs algorithmes contrôlés par des intérêts particuliers, les mesures liberticides prises dans de nombreux pays où la fermeture d’autorité d’un média, l’emprisonnement voire l’assassinat des journalistes sont des réalités. Certains gouvernements ou institutions internationales seraient bien inspirés de se préoccuper de ces questions plutôt que de se répandre en dénonciation des informations falsifiées.

Mésinformation et désinformation

Celles-ci existent bien sûr. Les gouvernements le savent. Ils ne sont pas les derniers à tenter de s’arranger avec les faits lorsque ceux-ci leurs sont défavorables ou ne servent pas leur dessein. On pourrait multiplier les exemples. Un des plus célèbres concerne les armes de destruction massives irakiennes en 2003. Si l’Irak avait bien détenu des armes interdites, elle n’en avait plus à l’époque. Mais le secrétaire d’Etat américain l’affirmait. Le Premier Ministre britannique en brandissait la menace. Colin Powell a reconnu que les services secrets lui avaient menti. Une commission d’enquête a établi que Tony Blair savait avant l’invasion de l’Irak que ce pays n’avait plus d’armes de destruction massive. Qui sont les falsificateurs ?

Les journalistes ne peuvent bien sûr se désintéresser de la question. Ils doivent éviter la mésinformation, le partage involontaire d’informations erronées, et combattre la désinformation – la création délibérée d’informations que l’on sait fausses*. Ils doivent redoubler de vigilance pour débusquer les informations falsifiées dans la masse de ce qui circule. Plus que jamais, le doute systématique, le recul, le recoupement des faits sont des vertus professionnelles à cultiver.

Pierre Ganz

* Le travail de Claire Wardle, chercheuse à Harvard et cheffe de file du site FirstDraftnews.org est ici un guide précieux : https://fr.firstdraftnews.org/fake-news-la-complexite-de-la-desinformation/

Même rubrique