La chronique de Pierre Ganz : Discours provocateurs ou radicaux et information

publié le 2 mars 2019

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Les fake news (ou infox en français) font partie du paysage médiatique. Leurs méfaits et les moyens de les démonter sont bien documentés. Mais un autre écueil guette l’information : l’irruption incendiaire de discours considérés comme dangereux pour la démocratie et ses valeurs.

Le débat est périodiquement relancé par la sortie d’un provocateur ou d’une provocatrice en direct sur une antenne. On a vu des pétitions lancées pour interdire l’accès aux médias des messages incitant à la haine, des journalistes refuser de recevoir des personnalités politiques, d’autres évoquer des « listes noires » de personnes qu’ils s’interdisaient d’accueillir. Il leur a été répliqué qu’une personnalité controversée pour les uns ne l’était pas pour tous, que toutes les opinions devaient pouvoir s’exprimer, enfin que « journalisme et boycott ne font pas bon ménage ».
Peut on tout laisser dire ? Faut-il bloquer les opinions radicales ? Et alors, qu’est ce qu’une opinion radicale ? Les bornes de ce débat sont la liberté d’expression et la responsabilité des journalistes.

Comme l’a écrit en 1976 la Cour Européenne des Droits Humains « la liberté d’expression (...) vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique ».

Seule limite admise : l’incitation à la violence et à la haine contre un individu ou un groupe. C’est là qu’intervient la responsabilité du journaliste. Il ne peut laisser passer des propos de ce type sans intervenir. Il doit au minimum souligner leur caractère dangereux voire délictueux. Responsable de ce qui est dit au public qu’il réunit à l’écoute de son émission, il a même parfois le devoir de faire cesser de tels propos.
Mais le mieux est ne pas créer les conditions de telles situations. Cela commence par faire une émission d’information, pas un spectacle. La recherche du clash, de la provocation n’est pas du journalisme, qui privilégie plutôt le recul, le calme, la raison pour expliquer et faire comprendre. Il semblerait que de plus en plus le public se lasse de ces joutes bruyantes et aspire à davantage de sérénité dans les débats.
Mais il y a des spécialistes du clash. Faut il les inviter ? Là encore deux optiques s’opposent.

Au lendemain de l’interview d’un adepte du salut nazi en 2015, une ministre française, Najet Valaud-Belkacem, avait invité « les médias [à] veiller à ne pas donner plus d’audience que de raison à des groupuscules qui en profitent pour faire passer des idées insupportables pour la démocratie ». Récemment le Conseil de déontologie journalistique de la communauté française de Belgique a validé la décision d’une chaine de télévision de ne pas inviter à des débats électoraux une formation politique jugée d’extrême droite. Il a fondé cet avis sur l’idée qu’on ne peut pas laisser « utilise[r] les espaces de liberté pour saper les fondements de la démocratie et de la liberté qui permettent pourtant [à ces partis] de s’exprimer ». Une mise à jour de la recommandations « élections » du CDJ parue le 12 février est explicite : « La liberté d’expression ne doit pas être confondue avec l’obligation, pour les médias, de diffuser toutes les opinions » y lit on, et cette remarque vise essentiellement le direct.

D’autres diront à l’inverse que la liberté d’expression prime. Si un livre n’est pas interdit, pourquoi les médias poseraient ils, eux, une interdiction visant son auteur ? S’il présente des thèses « qui choquent ou inquiètent » mais rencontrent un écho dans le public, il est difficile de les ignorer. On peut certes sans hésiter ne pas considérer comme digne d’être versées au débat public des thèses farfelues comme celle qui affirme que la Terre est plate. Mais il est d’autres hypothèses ou opinions qu’on ne peut simplement classer au rang des élucubrations. En outre, les médias professionnels ne sont plus les seuls vecteurs de l’information : taire une thèse ou exclure son défenseur est lui donner la possibilité de prendre ailleurs la position avantageuse de victime.

Les rédactions décideront donc parfois, à leur corps défendant, d’évoquer des thèses pour les mettre en débat voire pour démontrer leur inexactitude et/ou leur nocivité. Elles le feront en dehors de toute ingérence, en toute responsabilité éditoriale en fondant leur décision sur des faits avérés et en expliquant leur choix au public.
« Il est impossible ne pas discuter [des opinions extrêmes], même s’il s’agit plutôt d’un combat que d’un débat » dit l’essayiste français Raphaël Glucksmann. Sans être le combattant qu’appelle de ses vœux Raphaël Glucksmann, le journaliste doit opposer, des faits, du fond, des expertises. Il importe de préparer très attentivement ces entretiens ou débats, de connaître les thèses qui vont s’exprimer, leurs limites et leurs critiques. Il faut enfin modérer le débat sans complaisance ni agressivité, poser des questions qui demandent des réponses précises, détaillées, et non des envolées oratoires. Cela permet de mettre à jour les incohérences, les invraisemblances ou les dangers du propos. Il faut savoir enfin avant d’entrer dans ce genre d’arène que la mauvaise foi des promoteurs de certaines thèses est parfois abyssale....

Pierre Ganz - Mars 2019

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