La chronique de Pierre Ganz : Intérêt public et information

publié le 31 juillet 2019

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Une notion revient souvent quand il est question de déontologie de l’information : celle d’intérêt public. Elle a été invoquée ces dernières semaines à plusieurs reprises à l’occasion d’enquêtes ou en réaction à des tentatives de différents gouvernements pour limiter le travail des journalistes.

Pour qui travaillent les journalistes ? à cette question, la déontologie répond : pour le public. « La responsabilité du/de la journaliste vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, notamment à l’égard de ses employeurs et des pouvoirs publics » écrit la Charte d’éthique mondiale des journalistes. Autrement dit le journaliste n’a de compte à rendre qu’à son public. Il ne sert aucun agenda politique ou privé.

L’idée est difficile à admettre. Dès qu’un article vise quelqu’un ou quelque groupe, le réflexe des mis en cause est d’y voir une arrière pensée partisane. On l’a observé en France quand ceux qui se félicitaient du travail de Médiapart sur leurs adversaires politiques se sont indignés lorsque le journal en ligne a enquêté sur leurs amis. François de Rugy lui-même, récemment conduit à démissionner du gouvernement français à la suite des révélations de ce site, avait pris la défense de Médiapart pour des enquêtes similaires.

Dès qu’une situation se tend, les pouvoirs cherchent à limiter l’information au nom de l’intérêt public qu’ils confondent avec celui de l’état, du gouvernement ou du parti au pouvoir. On le voit au Burkina Faso avec la tentative de criminaliser tout reportage sur des actes terroristes ou toute enquête sur l’action de l’armée contre ces attaques.
On le voit en France avec la convocation par la police des journalistes qui ont publié des documents officiels infirmant la non utilisation d’armes françaises au Yémen.

Le secret ne peut pas être opposé à cet intérêt public à être informé, que ce soit le secret des affaires ou le secret défense. Le rappel en a été fait par exemple par la Cour Suprême des Etats-Unis dans un arrêt autorisant la publication des Pentagon Papers en 1971. Dans ses attendus, elle utilise cet argument imparable : « la presse doit servir les gouvernés non ceux qui gouvernent ». Il était en effet essentiel pour la vie démocratique des Etats-Unis que les citoyens aient connaissance d’un rapport établissant de longue date que la guerre du Vietnam ne pouvait être gagnée et donc que sa poursuite était vaine.

Qui décide de cet intérêt public à publier ou diffuser ? Ce sont finalement les journalistes, plus exactement les rédactions. Cela exige une réflexion collective, en prise avec les réalités de la société. C’est une très lourde responsabilité. Elle impose de mettre en balance cet intérêt public avec le respect d’autrui, de sa vie privée, de sa dignité, de son droit à l’oubli. Parfois même avec la sécurité de personnes : il faut alors taire - ou plutôt retarder - une information dont la publication aurait pour conséquence directe immédiate et visible de mettre en danger des vies.

Rares sont les rédactions qui ont explicité la notion d’intérêt public appliquée à l’information. Yann Philippin, journaliste à Médiapart, la décrit ainsi dans une vidéo récente : « confronter la réalité des actes des gens qui nous dirigent avec leur discours ». Plaidoyer pro domo diront certains. Mais n’est pas un des rôles des journalistes, chiens de garde de la démocratie ?
On reprendra ici l’excellent travail fait par la BBC, pour qui « faire du journalisme dans l’intérêt public signifie rapporter et fournir des informations à propos de questions significatives et pertinentes pour un large public ». Et de préciser en détail qu’il s’agit « de promouvoir la responsabilité et la transparence, en cherchant des informations et en les présentant de façon à ce que le public puisse procéder à un examen minutieux et rigoureux du gouvernement et de celles et ceux qui jouissent d’une certaine autorité ou d’une certaine influence sur la façon dont les gens vivent ; de contribuer au débat public, en cherchant des informations sur des questions clés, en les fournissant et en les testant pour aider le public à comprendre et à débattre des décisions prises en son nom ; de prévenir les duperies, la fraude et la corruption, en donnant au public les moyens de ne pas être induit en erreur par une déclaration ou une action, surtout quand des fonds publics sont en jeu ; de mettre au jour les comportements criminels ou antisociaux, en particulier ceux des personnalités publiques ; de faire des reportages sur les conflits dans le monde, ou sur des questions de grande importance (par exemple, les changements climatiques ou les droits de l’homme) qui doivent être bien comprises » ou encore sur les politiques du Royaume-Uni et de ses alliés qui ont des répercussions importantes ».
En remplaçant « Royaume-Uni » par tout autre nom de pays, quelle rédaction ne voudrait pas mettre cela en pratique ?

Pierre Ganz

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