La chronique de Pierre Ganz : Intimidations

publié le 3 mai 2019

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Un sale vent souffle sur le journalisme. Pour faire cesser des enquêtes ou taire des avis dissonants, les pouvoirs politiques n’hésitent pas à recourir à toutes sortes de procédures d’intimidation. Cela n’a certes rien de nouveau, mais on était en droit de penser que les démocraties installées comme les gouvernements qui depuis des années affirment construire un état de droit ne renouvelleraient pas le genre. Or de Paris à Cotonou en passant par Rabat et Conakry, on ne compte plus ces dernières semaines les entorses à la liberté d’informer.

En France, un juge a interdit à un journaliste de couvrir les manifestations des « gilets jaunes » à Paris jusqu’à son procès pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». Le « doigt d’honneur » adressé à un policier n’est certes pas le sommet de l’éthique journalistique, mais il ne valait pas une interdiction de travailler. Quelque jours plus tard, le tribunal d’instance a levé cette interdiction au motif qu’elle était insuffisamment motivée et donc irrégulière. L’épisode illustre cependant la dégradation des relations police / média depuis plusieurs années lors de manifestations, et particulièrement depuis le début du mouvement des « gilets jaunes » : 62 journalistes ont été blessés par les forces de l’ordre en France depuis novembres dernier

Il peut y avoir des comportements individuels de policiers excessifs ou à cran. Mais certains y voit une stratégie : la sociologue Vanessa Codaccioni, auteure aux éditions Textuel de « Répression - L’Etat face aux contestations politiques », parle d’une « volonté de cibler les journalistes qui sont sur le terrain et qui rendent visible la brutalité de la police et de l’Etat. C’est une manière de démoraliser, et d’empêcher »[2].
Cette politique d’intimidation se traduit aussi par des incarcérations. On l’a vu le mois dernier en Guinée et au Bénin, où des journalistes ont été détenus quelques jours pour leur travail d’enquête.

Le reproche adressé à Cotonou au rédacteur en chef d’un quotidien économique est d’avoir publié des « informations qualifiées de fausses contre les performances économiques du Bénin »[3]. Si on doit incarcérer tous les auteurs d’informations inexactes sur les performances économiques d’un pays, il va y avoir du monde derrière les barreaux ! Bien souvent sur ces sujets techniques, s’il n’y a pas simple désaccord entre experts cités, il y peut y avoir erreur involontaire, voire faute déontologique. Mais rien qui justifie une garde à vue.

A Conakry, l’enquête d’un confrère guinéen sur une affaire de corruption présumée touchant un ministre se justifiait car d’intérêt public. Ceci dit sans se prononcer sur son fond et sur sa forme. Convoqué par la police pour « diffamation par voie de presse », ce journaliste a été a placé sous mandat de dépôt. Il a passé une semaine en prison. Certes la loi guinéenne ne prévoit pas de peine de prison pour les délits de diffamation, comme cela a été rappelé[4], mais une garde à vue d’une semaine est un précédent qui peut dissuader certains d’être trop curieux.

Ces démarches judiciaires ou policières visent aussi à identifier les sources des journalistes. Sinon pourquoi convoquer pour interrogatoire trois journalistes français qui ont publié une note confidentielle reconnaissant que des armes vendues par la France à l’Arabie Saoudite étaient utilisées au Yémen ? Dans ce cas comme dans d’autres, on notera que les pouvoirs se gardent bien, à Paris comme ailleurs, de s’exprimer sur le fond des informations publiées.
Parfois, les poursuites sont le fait de fonctionnaires zélés. La convocation adressée à un journaliste français « soupçonné d’avoir commis ou tenté de commettre l’infraction de vol en réunion »[5] parce qu’il a fait un reportage dans une mairie sur le décrochage par des militants écologistes d’un portrait du président Macron vient localement d’un procureur ou d’un officier de police judiciaire. Mais elle a sans doute comme arrière-pensée qu’arrêter l’épidémie de décrochages sauvages de portraits présidentiels passe par le silence des médias sur ces actes.

Zèle sans doute aussi du magistrat marocain qui a condamné à 6 mois de prison avec sursis quatre journalistes coupables à ses yeux d’avoir levé un coin du voile sur les conclusions confidentielles d’une commission d’enquête parlementaire sur des soupçons de corruption à la Caisse marocaine des retraites[6].
Dans toutes ces affaires, les gouvernements se récrient et affirment être de farouches défenseurs de la liberté d’informer et d’être informé, dans le respect des lois sur la liberté de la presse. Il n’est pas question ici de porter un jugement sur le fond et la qualité du travail des confrères et consœurs concernées. Mais de constater que derrière cette façade, le message envoyé est clair : il y a des sujets ou des personnes auxquels on ne touche pas.

Les journalistes ont une arme pour y faire face : une exigence éthique renouvelée et forte. Dans l’urgence - ne pas laisser un collègue en prison, éviter une aggravation de la pression judiciaire - la première réponse est celle de la solidarité entre professionnels. Pas par corporatisme, mais parce qu’une atteinte à la liberté d’informer sape toute la vie publique d’un pays.
Sur le long terme, la meilleure riposte est la qualité de ce qui est produit. Les sujets retenus le sont parce qu’ils rencontrent l’intérêt public à être informé, et pas parce qu’ils servent les intérêts d’un homme ou d’une faction. Toute enquête demande une rigueur extrême dans la recherche et la vérification des faits, un recul critique sur son propre travail, une publication quand on a pris le temps de rechercher le contradictoire. Cela peut se heurter à un refus des mis en cause de répondre. Il faut alors passer outre, et alors pouvoir démontrer, par des courriels, des lettres, des témoignages, qu’on a bel et bien sollicité les personnes mises en cause. La bonne foi du journaliste est une arme devant les tribunaux et l’opinion publique.
Il ne faut en effet pas s’y tromper. Les citoyens sont les enjeux de ces crises entre pouvoirs et journalistes. Ils en sont aussi les arbitres. C’est à eux seuls que les journalistes doivent des comptes, dans le respect des faits, des personnes concernées et du public.

Pierre Ganz

1- https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/04/24/les-questions-que-pose-l-interdiction-d-exercer-a-paris-pour-le-journaliste-gaspard-glanz_5454227_1653578.html
2- https://www.lesinrocks.com/2019/04/23/actualite/actualite/les-journalistes-sont-une-cible-speciale-car-ils-visibilisent-la-violence-policiere
3- https://news.orificegroup.net/index.php/2019/04/23/benin-actualite-le-journaliste-casimir-kpedjo-devant-la-criet/
4- https://www.youtube.com/watch?v=Z_jRgeDYGtA
5- https://www.lemainelibre.fr/actualite/sarthe-portrait-vole-d-emmanuel-macron-un-de-nos-journalistes-convoque-03-04-2019-243234
6- https://www.yabiladi.com/articles/details/76383/maroc-denonce-condamnation-absurde-quatre.html

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