La chronique de Pierre Ganz : Le journalisme de sport et la déontologie

publié le 2 mai 2018

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Le sport occupe une place centrale dans les sociétés modernes. Il est donc devenu un sujet qu’aucun média ne peut ignorer. Sa couverture pose aux journalistes des problèmes éthiques qu’ils ne peuvent ignorer.

Il faut en effet réaffirmer d’abord que les journalistes de sport sont des journalistes comme les autres. "Il n’y a pas de journalistes de cinéma, de théâtre, de faits divers, d’économie et des journalistes sportifs. Il y a simplement des journalistes qui ont leur spécialité » disait Jacques Marchand, journaliste au quotidien L’Equipe, qui a été un des fondateurs en France de l’Union des Journalistes de Sport il y a plus d’un demi siècle. Mais le monde du sport a tellement évolué que des questions éthiques particulières se posent.

Elles tiennent notamment à la nature de l’événement sport : de jeu entre amateurs offert à tous les regards et comptes-rendus, il est devenu spectacle professionnel propriété de son organisateur. Des chaînes de télévision achètent le droit exclusif de le diffuser. La première difficulté du journaliste sera de faire respecter la dimension "information" de ce spectacle. Et donc d’accéder à la compétition pour en rendre compte. "La compétition appartient à celui qui l’organise, mais elle appartient aussi à la collectivité publique" écrivait le CSA français en 1991, et en 2002 la loi a posé que "la cession de droits sportifs ne peut faire obstacle à l’information du public". En pratique, un média détenteur des droits de diffusion d’une compétition ne peut interdire à des journalistes tiers d’y assister, et doit leur laisser le bénéfice du "droit de citation", par exemple sous la forme brefs extraits de l’événement.

Cette priorité donnée à l’information du public vaut aussi pour les journalistes des médias diffuseurs. Ils ne sont ni des "animateurs" ni des bateleurs. Ils doivent se garder de devenir les promoteurs du spectacle acheté par leur média, y compris, disait Jacques Marchand en sachant "ne pas valoriser un spectacle qui n’en vaut pas la peine". Commenter un événement sportif n’est pas accompagner les émotions et les élans du public, mais décrire des faits, expliquer leurs causes, leur cohérence. Cela suppose de travailler aussi en amont de l’événement, pour disposer d’éléments vérifiés sur son amont, de connaître aussi le contexte au-delà de la discipline concernée.

Le sport est souvent une affaire de passion. Les journalistes doivent garder là comme ailleurs le recul propre à leur métier. Ils ne sont pas des supporters et doivent rendre compte et juger ce qu’ils voient sans parti pris. Sans taire par exemple les fautes commises qui nuisent à l’image d’une discipline. En se gardant surtout de tout chauvinisme. Le journaliste qui commente un match n’est pas un porte-drapeau. Il doit au contraire par ses propos apaiser les tentations xénophobes qui peuvent naître dans le public. Son vocabulaire devrait exclure les stéréotypes, bannir les métaphores guerrières. Si le champion de son pays ne gagne pas, il peut choisir d’angler sur cet échec, mais cela ne doit pas occulter le nom du vainqueur et le récit de sa performance. La distance reste nécessaire quand on rend compte des performances de l’équipe locale : comme le déplorait le rapport 2017 de l’ODI (Observatoire de l’information) à propos de la presse quotidienne régionale française, "lorsque l’équipe locale gagne il y a un enthousiasme fusionnel avec l’équipe et le lectorat".
La commercialisation du sport conduit de plus en plus à donner à un stade ou à une épreuve le nom d’un parrain commercial (sponsor). Les textes éthiques affirment que les journalistes refusent "toute confusion entre journalisme et communication". Or on est là dans le marketing et la communication des marques qui parrainent. Ces noms ne sont pas une information utile à la compréhension du public. Au contraire : parler de la Transat Jacques Vabre ne donne aucune indication sur le parcours de cette course de voiliers, évoquer la Lidl Starligue ou la Turkish Airlines Euroleague ne dit pas qu’il s’agit du Championnat de handball masculin en France ou de la Coupe des champions européens de basket-ball. Cette pratique de l’appellation commerciale - on dit naming ailleurs qu’à l’UPF - se répand. L’information du public n’y gagne pas en clarté.

Le rôle des journalistes n’est pas de défendre les prétendues "valeurs du sport" mais de montrer le sport tel qu’il est. Il n’y a pas de "secrets des vestiaires" qui ne devraient jamais sortir : il y a des faits qui peuvent être d’intérêt public et publiés, ou pas. La connivence entre le milieu sportif et les journalistes est souvent invoquée au nom de "la grande famille du sport" tant la proximité quotidienne des journalistes, des athlètes et de leur entourage est forte. Les journalistes de sport doivent maintenir avec leurs sources un rapport critique quelle que soit leur passion pour la discipline qu’ils suivent. Il leur faut de plus en plus exiger d’accéder directement aux sources : car dans le sport comme dans d’autres domaines, les relations acteurs / journalistes sont de plus en plus encadrées par des communicants. Ce qui est un frein à l’investigation, nécessaire pour informer sur le sport comme sur d’autres sujets.
Pierre Ganz

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