La chronique de Pierre Ganz : Sur les conseils de presse

publié le 5 octobre 2018

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Il existe une centaine de conseils de presse dans le monde. Tous ont vocation à traiter de déontologie et à arbitrer les débats d’éthique professionnelle. Leur nécessité est de plus en plus grande alors que le public proclame se méfier des médias. Cette crise de confiance dans l’information a des répercussions sur le fonctionnement de la démocratie et contribue à la montée des populismes. Un conseil de presse indépendant peut être un des outils d’un retour de la confiance dans les médias.
Un conseil de presse efficace est un conseil de presse crédible. C’est à dire indépendant. Des instances créées de toute pièce par les pouvoirs publics et rattachées au gouvernement font souvent passer l’adéquation des contenus aux vœux du pouvoir avant le respect des bonnes pratiques. D’autres, autonomes, qui accueillent professionnels, public et représentants du gouvernement - par exemple du ministre de la communication - peuvent faire du bon travail ponctuellement. Mais il est à craindre que la voix des ministères, donc des considérations partisanes, pèsent lourd dans les délibérations. L’indépendance de ces instances doit être réelle, dans le choix de ses membres, dans son organisation, dans son financement. Sur ce dernier point, les professionnels, éditeurs et journalistes, et les citoyens, doivent cotiser, même si sous certaines conditions un financement public peut venir compléter le budget.
Un conseil de presse doit réunir toutes les parties intéressées à une information honnête du public : les éditeurs, quelque soit le choix de leurs actionnaires, les journalistes, qui ne changent pas de déontologie en passant d’un média à un autre, et le public, qui est le premier concerné et pour lequel travaillent les professionnels. Il n’est plus possible en effet, pour une profession qui exige des corps constitués une transparence quasi totale et un dialogue réel avec le public, de plaider pour la seule “juridiction des pairs”.
La présence de membres extérieurs à la profession contribue à accréditer l’indépendance du conseil de presse et à crédibiliser ses décisions. Ils sont perçus comme l’antidote aux tentations corporatistes dans la réponse aux plaintes du public. Une enquête menée il y a quelques années auprès de conseils de presse par l’Association pour la préfiguration d’un conseil de presse en France (APCP) soulignait que ces représentants « apportent d’autres perspectives dans les discussions, différentes de celles des professionnels et des experts » et « qu’ils enrichissent les débats ».
S’il est assez facile d’organiser la représentation des éditeurs et des journalistes, il est plus délicat de désigner les représentants du public. Certains conseils de presse cooptent des personnalités, par exemple des juristes, des sociologues, des enseignants, des politistes, qui ont une compétence sur la question des médias. D’autres sélectionnent ces représentants du public parmi les candidatures proposées par des institutions ou des associations. D’autres procèdent par appel public à candidature. Certains enfin posent des interdits pour représenter le public : pas d’officiels gouvernementaux, ni de militants politiques, pas de personnes impliquées dans les médias.
Il importe, pour éviter les craintes infondées et les faux procès, de réaffirmer qu’un conseil presse ne s’intéresse qu’au processus de fabrication d’une information. Tout professionnel fait la différence entre déontologie et ligne éditoriale. Celle-ci est définie par l’équipe rédactionnelle sous l’autorité du directeur de la publication et de la rédaction en chef. Elle appartient en propre à chaque média. Elle est déterminée en fonction de valeurs ou de choix philosophiques, religieux, ou politiques, ou encore selon le public que l’on veut atteindre.
Un conseil de presse n’a rien à en dire. Il ne rentre pas dans les débats internes aux médias sur le choix des sujets, des angles, des invités reçus, des publics visés. Il ne dit pas ce qui est politiquement ou moralement correct. Il ne considère que le respect des règles de l’art : informer dans l’intérêt du public, croiser les sources pour établir les faits, donner la parole aux mis en cause, respecter la vie privée et de la dignité des personnes, éviter tout conflit d’intérêt. Cette déontologie est la même qu’on travaille pour la télévision de service public ou pour une feuille d’opposition. Elle est commune à tous les professionnels, comme le savoir faire et les outils de l’artisan sont les mêmes, qu’il œuvre à une « Pietà » ou à « L’origine du Monde ».
Le conseil de presse peut être le lieu où réfléchir « à froid » aux questions éthiques posées par les évolutions technologiques ou certains événements. Plusieurs ont pris l’habitude de publier des recommandations, par exemple sur l’usage des réseaux sociaux, l’information relative aux personnes étrangères ou d’origine étrangère, la couverture de campagnes électorales, de situations extrêmes comme une catastrophe ou un attentat, ou plus fréquentes comme des obsèques.
Les plaintes adressées au conseil de presse ne peuvent porter que sur le viol des règles de l’art : déformation volontaire des faits, non vérification d’une source, trucage d’une image, traduction qui trahit un propos, identification d’une personne privée sans intérêt pour l’information du public, incitation à la haine ou à la violence etc. Dans cet esprit, toutes les plaintes ne deviennent pas des saisines. Beaucoup sont écartées car ne concernant pas la déontologie, mais la ligne éditoriale du média visé.
L’instruction des plaintes retenues doit être rigoureuse et contradictoire ; les délibérations ne doivent porter que sur les pratiques professionnelles. La plupart des conseils de presse ne prononcent que des sanctions morales. Et il est inquiétant de noter que ceux qui prononcent des amendes voire des interdictions temporaires de parution - souvent synonymes de mort du média - sont les conseils de presse rattachées plus ou moins directement à un gouvernement.
On dira qu’une sanction morale est peu efficace. Mais la fonction de blâme public est d’abord pédagogique. C’est au fil du temps tout une jurisprudence qui s’établit. A partir de cas analysés, sanctionnés ou non, et des recommandations générales, toute une profession est invitée à réfléchir sur certaines pratiques et à ne pas les reproduire.
Pierre Ganz

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