La presse francophone au Maroc : Histoire du corbeau et du canard

publié le 2 mai 2018

image La presse francophone au Maroc : Histoire du corbeau et du canard

Et si la « conversion numérique » était un piège mortel pour les journaux ?, s’interrogeaient les fondateurs du magazine XXI dans un manifeste publié en 2013. Et si l’écosystème numérique était le fossoyeur de la presse francophone au Maroc ?

« Et le piège numérique se referma sur la presse francophone au Maroc », c’est ainsi que pourrait se terminer le conte merveilleux des enfants gâtés de la presse marocaine. La confortable promenade des journaux papiers francophones du royaume, comparativement à leurs confrères arabophones, semble désormais sinueuse. Alors que de nombreux titres généralistes pouvaient se permettre d’être rentable avec 1000 ventes par numéro, le passage au numérique a rebattu les cartes du paysage médiatique.
Le ciblage d’une audience à fort pouvoir d’achat, le nombre relativement restreint de titres, le côté prestigieux des magazines en papier glacé en quadrichromie, et le soutien des annonceurs et d’une élite dirigeante ont porté une presse francophone plusieurs décennies durant. Les anciens titres comptaient sur cette même recette pour le passage au numérique. Pis, de nombreux « pure players » arrivés massivement après 2013 croyaient également à la prééminence du marché publicitaire pour les médias francophones.

La presse écrite dans l’ère du mass-média

Pourtant, c’est dès 2007 que la bascule a démarré. L’avènement de la 3G et des réseaux sociaux (Twitter mais surtout Facebook) a eu comme effets de démocratiser l’accès à internet jusqu’aux couches sociales les plus modestes, et d’insuffler de nouvelles habitudes de consommation de l’information grâce à la recommandation des proches. Le public qui n’achetait jamais de journaux et n’éprouvait probablement pas le besoin de lire l’actualité se découvrait alors un goût immodéré pour le contenu numérique offert gratuitement et en abondance, surtout depuis 2011 et les révoltes arabes.
Cette audience largement arabophone se compte désormais en millions chaque jour. A côté, les sites francophones d’actualité font pâle figure avec une audience qui dépasse rarement quelques dizaines de milliers de visites quotidiennes. Là où les médias arabophones ont gagné en profondeur d’audience, le public francophone stagnait. Et cette minorité francophone a désormais accès à l’information en langue française gratuitement, puisque l’écrasante majorité des projets (à une exception près) ont opté pour un modèle économique basé sur la publicité.

Du piège de l’abondance

Entre temps, le marché publicitaire s’est profondément transformé. A la situation de rareté des supports médias francophones permettant de cibler les catégories socioprofessionnelles supérieures, le numérique à consacré l’abondance. Le choix pour les annonceurs est désormais presque infini et à coût moindre. Les médias en ligne francophones offrant désormais leur contenu gratuitement à un public restreint tout en n’étant payé qu’en fonction de leur audience, doivent désormais résoudre la quadrature du cercle. Tout a été tenté : baisse des prix publicitaires pour gagner des parts de marché, augmentation coûte que coûte de l’audience en sponsorisant du contenu buzz, lancement sur le tard d’une version arabophone du site connu pour être en langue française…
Toutes ces rustines ont précipité l’arrivée dans le cul-de-sac où se trouve aujourd’hui la presse francophone au Maroc. Et très peu de solutions s’offrent à elle aujourd’hui. La bascule du trafic du desktop vers le mobile va accélérer la chute des revenus publicitaires des sites francophones qui sont d’ailleurs presque invisibles sur l’App store ou Google playstore. Revenir à un modèle payant (ou freemium) aurait pu constituer une solution, si la majorité des sites francophones d’actualité n’avait pas abimé leur marque dans la course au buzz.
Et le conte fabuleux de la presse francophone au Maroc se termina comme une blague de journaliste : « Le corbeau, en voulant imiter le canard, s’est noyé en entrant dans l’eau. »

Source : Yabiladi

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