Tribune : Internet, ce grand réseau malade

publié le 4 octobre 2019

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Internet est loin d’être en bonne santé en 2019. L’accaparement de la Toile par huit entreprises américaines et chinoises est l’une des grandes menaces qui pèsent sur la santé du réseau.

Une tribune coécrite par Julie Owono, avocate camerounaise et directrice exécutive d’Internet sans frontières, et Solana Larsen, directrice de publication du bulletin de santé d’Internet de Mozilla.

Internet ressemble parfois à une allégorie du corps humain : ses câbles sous-marins, qui transportent des paquets de données en continu, font penser aux vaisseaux dans lesquels circule le sang. Et, comme l’homme, la Toile a besoin de check-up réguliers pour s’assurer qu’elle se porte bien.
Depuis 2016, la fondation Mozilla, qui a créé le navigateur Firefox, a entrepris de réaliser ce bilan annuel : elle publie un bulletin de santé du réseau, dont l’objectif est de vérifier que les principes généraux d’internet, grâce auxquels il demeure une ressource positive pour l’humanité, sont respectés par tous et pour tous.
Coupures, taxes, accès…
Or en 2019, internet est loin d’être en bonne santé : selon le rapport, le réseau se referme, on s’y sent de moins en moins en sécurité, et tout le monde n’y est pas encore bienvenu.
Le web doit être accessible en tout point du réseau, et chacun doit pouvoir y participer et innover. C’est de moins en moins le cas. Par exemple, les interruptions volontaires d’accès se sont récemment multipliées, au point de devenir quasi systématiques cette année.
La Mauritanie, le Soudan, l’Éthiopie et le Somaliland sont totalement ou partiellement privés d’internet
À l’heure où nous écrivons ces lignes, pas moins de quatre États africains sont totalement ou partiellement privés d’internet : la Mauritanie, le Soudan, l’Éthiopie et le Somaliland. Empêcher la triche aux examens, enrayer la diffusion de fausses informations ou de discours de haine, préserver la sécurité nationale… Toutes les raisons sont bonnes pour justifier ces coupures, bien que leur efficacité ne soit pas prouvée. Les cas récents démontrent au contraire qu’elles ont un coût social, économique et politique important.

Pour limiter la présence des citoyens sur la Toile, les gouvernements ont également de plus en plus recours aux taxes sur l’utilisation d’internet. Cela n’augure rien de bon pour la diversité des populations connectées, alors que le web africain est déjà l’un des plus chers du monde. En Ouganda, après six mois d’application d’une taxe entrée en vigueur en juillet 2018, la Commission des communications indiquait que le taux national d’utilisation d’internet avait chuté de 47,4 % à seulement 35 % !
« 80 % des Européens sont en ligne, quand seuls 24 % des Africains ont accès à la bande passante internationale »

Une Toile tissée par des acteurs privés

L’une des utopies de la Toile est de donner une voix à tous, et ce de manière égale. C’est loin d’être le cas : en décembre 2018, nous nous réjouissions dans ces mêmes colonnes du fait que 50 % de la population mondiale est désormais connectée à internet. Reste que les écarts de connectivité entre les continents augmentent : 80 % des Européens sont en ligne, quand seuls 24 % des Africains ont accès à la bande passante internationale.
Et ces chiffres cachent une autre réalité : l’humanité est connectée, certes, mais à quel prix ? Certainement à celui de conditions de travail inhumaines pour les ouvriers de la ville chinoise de Shenzhen, où les usines de la plupart des grandes marques sont implantées, et plus encore pour ceux qui extraient le coltan, si précieux composant de nos smartphones, dans les mines de RD Congo. Sans oublier les modérateurs des réseaux sociaux, qui sont exposés à longueur de journée à des publications haineuses et violentes, ayant un impact direct et significatif sur leur santé mentale.

« L’accaparement de la Toile par huit entreprises américaines et chinoises est une grande menace »

Sur internet aussi, des rapports de domination capitaliste se dessinent. L’accaparement de la Toile par huit entreprises américaines et chinoises – Alphabet (holding de Google), Alibaba, Amazon, Apple, Baidu, Facebook, Microsoft et Tencent – est une grande menace qui pèse sur la santé du réseau. Cotées en Bourse, ces multinationales dominent tous les aspects du monde numérique, des moteurs de recherche, navigateurs et autres réseaux sociaux aux infrastructures de base comme les câbles sous-marins.
La Toile est ainsi tissée par des acteurs privés ayant un agenda qui ne privilégie pas toujours l’intérêt commun. En Birmanie, la très grande majorité des internautes a longtemps eu accès à internet à travers le prisme des produits de Facebook, grâce à l’application Free Basics, qui devait connecter le plus grand nombre à un moindre coût. Mais il a été prouvé que cet enfermement dans une bulle internet où de nombreuses publications étaient anti-Rohingyas a attisé les violences contre cette population. Depuis, l’application a été retirée du marché.

Résistance

Pour traiter les maux du réseau, la résistance s’organise en Amérique et en Europe. Certains militent pour une décentralisation de la Toile, en encourageant notamment une gestion plus collective des plateformes et des services les plus populaires. D’autres luttent au sein même des entreprises qui portent une bonne part de responsabilité dans ces dérives.
À Mountain View, en Californie, les employés de Google ont ainsi fait campagne afin que le géant du web abandonne le controversé Dragonfly, un projet de moteur de recherche spécialement conçu pour le marché chinois. En 2018, chez Microsoft et Salesforce, des centaines de salariés se sont mobilisés afin que cesse la collaboration de leurs entreprises avec les services américains de l’immigration après que des enfants ont été retirés de force à leurs parents clandestins.
L’Afrique, concernée par l’ensemble de ces problèmes, doit également proposer des remèdes. Le bulletin de santé d’internet sera donc présenté à la presse, aux organisations de la société civile et aux gouvernements du continent, avec une première étape à Dakar, au Sénégal. Ce rapport est une ressource importante pour quiconque souhaite participer à armes égales à la préservation d’un internet ouvert, sûr, et profitable à tous.

Source : Jeune Afrique

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