Un journaliste peut-il taire ses intentions ?

publié le 5 novembre 2018

image Un journaliste peut-il taire ses intentions ?

Il a déjà été question ici de l’anonymat du journaliste*. Il peut être parfois nécessaire pour obtenir une information. Mais si la règle générale est de travailler à visage découvert, un journaliste peut-il taire une partie de ses intentions ? La question est revenue plusieurs fois ces derniers mois.

C’est d’abord une décision de la cour d’appel de Paris en juillet dernier, confirmant la condamnation d’une société de production. Un des épisodes de sa série télévisée Despot Housewives, consacrée aux épouses de dictateurs, comprenait une interview de la mère du président gabonais. Or celle ci croyait avoir été interrogée en tant que " femme ayant joué un rôle important dans la carrière politique, littéraire et même scientifique de [ses] enfants". C’est ce qu’a retenu le tribunal de première instance en appuyant son argumentation sur les courriels échangés entre l’entourage de la dame et la société de production. « En réalité » écrivait le tribunal, "il s’agissait depuis le départ d’exploiter son image dans le cadre d’une série consacrée aux femmes de dictateurs". Cette analyse a été reprise par la juridiction d’appel. Elle estime même dans son arrêt que "la violation délibérée du consentement obtenu dans ces circonstances prime sur la liberté d’expression ».

Autre exemple, le cas d’une journaliste italienne qui a récemment obtenu une interview d’un des cadres du Hamas à Gaza. Cet entretien est paru dans La Repubblica puis dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth. Colère du Hamas, qui ne veut avoir aucun contact avec les médias israéliens, et s’estime dupé par la journaliste. "Je suis pigiste et ils savaient que mon entretien serait publié dans La Repubblica et ailleurs" a-t elle expliquée**.

Enfin, on relève dans les avis publiés par le Conseil de la Presse suisse le cas d’une journaliste de l’hebdomadaire Sonntags-Blick. Elle a publié une enquête dénonçant le coût de l’accueil d’une famille de réfugiés érythréens. Mais elle a obtenu ses informations auprès de la mère en lui promettant de l’aider à récupérer ses enfants placés dans un foyer. Le Presserat rappelle qu’un journaliste "doit clairement indiquer quel est l’objectif de l’enquête".

On ne saurait dire mieux. Et que l’on soit bien compris : dans l’immense majorité des cas, un journaliste décline son nom, sa fonction, le média pour lequel il travaille et indique l’objet de son enquête dans ses échanges avec des tiers.

Aborder le sujet qui fâche à ses risques et périls

Cela réaffirmé, il y a des cas où l’intérêt du public à être informé peut remettre en question ce principe. On voit mal quelqu’un s’exprimer sur des accusations qu’il récuse ou sur un sujet qu’il considère comme inexistant. On n’obtient pas - ou très rarement - l’interview d’un chef d’Etat en lui annonçant qu’on va l’interroger sur les exactions de sa police…

Faut-il pour autant renoncer à aborder ces "questions interdites" ? Il est certes professionnel de préciser l’axe et le cadre général de l’entretien lorsqu’on en fait la demande. Mais rien n’empêche de s’en écarter lorsqu’on le réalise. Dans le feu de l’action, en jouant sur l’empathie minimum qui s’instaure entre interlocuteurs, il faut oser aborder le sujet qui fâche. A ses risques et périls.

Cela peut conduire à une rupture sèche de l’entretien. Mésaventure arrivée en 1993 à deux journalistes de la RTBF qui insistaient auprès de François Mitterrand sur ce qu’on appelait alors "les écoutes de l’Elysée". Le président français, à la deuxième relance, avait avec mépris expliqué que s’il avait "su qu’on allait tomber dans ces bas fonds, [il] n’aurait pas accepté l’interview", avant de mettre fin à la rencontre.

Mais le plus souvent, la réponse relève de la langue de bois indignée. Elle peut cependant quelques fois apporter des éléments de compréhension d’un sujet, en exposant tout ou partie de l’argumentaire officiel. Et le seul fait que la question dérangeante soit posée, et la réaction qu’elle provoque répercutée, sont une information du public.

Ce temps fort ne peut être le seul élément de l’entretien livré au public. La déontologie veut que l’on restitue l’esprit et la lettre de l’ensemble de la rencontre : ce qui relève du cadre accepté lors de la demande d’entretien, et ce qui n’en relève pas. Même si ce qui est important, ce qui fera information, est cette dernière partie.

Taire pour quel média on travaille est difficilement justifiable. Certes, il arrive qu’un pigiste enquête sans savoir encore qui publiera son travail, ou pour le publier lui même. Il doit le dire, et, en l’absence du nom d’un média, c’est sa réputation et son sérieux qui lui ouvrent - ou ferment - des portes. Est-il besoin de le préciser, se faire passer pour le représentant d’un titre qui ne vous a pas mandaté est une faute éthique grave.

Au-delà, chacun, potentat ou citoyen lambda, a bien le droit de refuser de parler à tel ou tel média. Et celui de se renseigner sur le journaliste qui l’approche. Internet permet de le faire aisément. Les cadres du Hamas auxquels la journaliste italienne s’était adressée pour demander une interview d’un de leurs leaders ont singulièrement manqué de curiosité quand elle leur a parlé d’un "entretien publié dans "La Repubblica" et ailleurs". Elle avait déjà publié à plusieurs reprises dans le Yedioth Ahronoth et affirmait publiquement vouloir couvrir l’actualité palestinienne pour un journal israélien.

Enfin, quand on a affaire à des personnes peu habituées aux médias ou particulièrement vulnérables, cacher le sujet d’une enquête ou sa destination finale est totalement inacceptable.

Pierre Ganz
* voir la chronique de juin 2017, page 132 du recueil "Chroniques de déontologie". Editions Riveneuve
** https://www.washingtonpost.com/world/2018/10/04/hamas-leader-gave-rare-interview-israeli-newspaper-then-said-he-was-duped/?noredirect=on&utm_term=.9eff4c6fa6a7

Même rubrique